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SIDE-STORY OCEAN CHAPTER

LE CONCERTO DES MERS

Par Vincent sans pseudo

 

  Au large des côtes grecques, le Manoir des Solo dominait la Méditerranée du haut d’une falaise abrupte. Assis sur le rebord de l’une des terrasses de la propriété, Julian regardait l’horizon avec une expression où se mêlaient peur et curiosité.

  Un jeune homme tenant une flûte à la main le rejoignit. Entendant ses pas, Julian l’interrogea sans détacher son regard de l’immensité de la mer.

  « Sorrento, j’ai la sensation que les mers subissent de grands bouleversements. Leurs voix ne sont plus les mêmes, comme si une force les dérangeait dans leurs lits.

  - En effet, répondit l’ancien Général, je ressens la même chose.

  - Et ce n’est que le début ! » intervint une voix inconnue.

  Sorrento se retourna, un bras tendu devant Julian. Il découvrit un homme vêtu d’une protection bleutée comme il en avait déjà vu auparavant. Une Aube.

  « Un Atlante, ici ?

  - Il faut t’habituer à en rencontrer, répondit-il, bientôt nous occuperons toute la planète ! Je suis Cristofori d’Hébros. Quant à toi, inutile de te présenter, Général de la Sirène, je te connais.

  - Que viens-tu faire là ? C’est après moi que tu en as ?

  - Pff ! Tu surestimes ta valeur. Si je suis là, c’est pour tuer un dieu !

  - Un dieu ? intervint Julian. Mais de quoi parle-t-il, Sorrento ?

  - C’est trop drôle ! reprit l’Atlante. Ainsi Poséidon ignore sa propre nature ?

  - Plus un mot ! l’interrompit Sorrento en le menaçant de sa flûte.

  - Poséidon ? Je suis Poséidon ? dit Julian, effrayé.

  - Oui, répondit le flûtiste, résigné. Vous avez été son réceptacle durant la dernière bataille contre Athéna.

  - Alors tous ces raz-de-marée qui ont ravagé la terre et tué des millions d’innocents, j’en suis responsable ?

  - Cette guerre n’était pas le seul fait de Poséidon, un homme l’a manipulé dans l’ombre. Sinon, les choses se seraient passées de manière très différente. »

  Julian se tenait la tête, encore sous le choc de la révélation. L’Atlante le regarda d’un air amusé. Il leva les bras, et deux larges ailes bleu ciel se déployèrent derrière lui. Puis il fit un mouvement de la main et une plume de métal jaillit en direction de Julian, droit vers son cœur. Sorrento s’interposa et repoussa le projectile d’un coup de flûte.

  « Julian, rentrez dans le Manoir, c’est dangereux !

  - Non, Sorrento, je refuse que tu risques ta vie pour moi !

  - S’il vous plaît ! J’ai les moyens de combattre un tel adversaire, pas vous !

  - De quoi parles-tu ? »

  Sorrento leva sa flûte vers le ciel, et une forme apparut parmi les nuées. C’était un oiseau doré.

  « Maître Julian, je vous présente les Ecailles de la Sirène, la protection qui fait de moi l’un des sept Généraux des Mers. Et en tant que tel, je serai prêt à mourir pour vous sauver, que vous le vouliez ou non.

  - Très… très bien, je me mets à l’abri. »

  Julian disparut à l’intérieur de la résidence, et les Ecailles recouvrirent le corps de Sorrento, qui s’auréola d’une lumière bleue.

  « Général de la Sirène, sache que je suis ton adversaire tout désigné, car à ta flûte traversière je vais opposer mon propre instrument. Es-tu prêt ? »

  Le Guerrier de Poséidon avait beau regarder son opposant, il ne voyait rien qui ressembla à un instrument de musique. Soudain les ailes de l’Atlante se mirent en mouvement et se replièrent devant leur porteur, à l’horizontale. Cristofori leva les bras au-dessus des plumes de métal, dans une position qui évoqua à Sorrento celle qu’adoptent les pianistes au début d’une interprétation. Cet homme allait-il créer de la musique en se servant des plumes de ses ailes comme des touches de piano ?

  Les doigts de l’Atlante retombèrent sur les plumes et des notes naquirent. Des notes superbes, qui formaient une musique encore plus magnifique. Cet homme était-il réellement une menace ? Il commençait à en douter, tant cette mélodie était agréable à entendre, lorsque la voix de Julian venant d’une fenêtre le ramena à la réalité.

  « Sorrento, attention ! Le sol ! »

  Il découvrit que des impacts avaient creusé la terre en plusieurs endroits, comme si un marteau-pilon invisible s’était mis à l’œuvre sous ses yeux.

  « C’est votre fin, rien ne peut arrêter ma musique céleste ! Sonate Ailée ! »

  A première vue, les impacts semblaient aléatoires, mais Sorrento reconnut leur configuration : ils suivaient la partition que jouait son ennemi. Ainsi, chaque note de sa mélodie provoquait un impact. La situation était très dangereuse, d’autant que la musique s’accélérait et que les impacts se rapprochaient de lui.

  Il devait répliquer le plus vite possible. Il écouta attentivement la musique. S’il pouvait prévoir son évolution, il serait capable de deviner où les notes frapperaient. N’importe quelle musique suit une logique, il suffit de la découvrir.

  Après quelques secondes d’analyse, il comprit le fonctionnement de cette mélodie. Il fit un bond en arrière et porta sa flûte à ses lèvres, mais une nouvelle note retentit et toucha son instrument, qui lui échappa des mains.

  D’où venait cette note ? Sorrento ne s’y était pas du tout attendu. Son adversaire avait-il deviné sa stratégie et joué une fausse note pour le surprendre ? Non, cette note, bien qu’inattendue, n’était pas fausse d’un point de vue musical. Cet Atlante était un maître dans son art, et il disposait d’une capacité d’improvisation incroyable.

  La musique subit une nouvelle variation, et les notes vinrent cribler de coups le corps du Général. Le Guerrier s’écroula, tandis que la musique poursuivait son office. Les impacts se dirigeaient à présent vers le Manoir. Les escaliers éclatèrent, puis la porte d’entrée fut détruite.

  En voyant la menace se rapprocher de Julian Solo, Sorrento se releva et cria.

  « Cristofori ! »

  L’Atlante se retourna au moment où le Général contre-attaquait : il avait projeté un rayon d’énergie d’un mouvement du bras, mais des notes retentirent et plusieurs impacts anéantirent le rayon en pleine course.

  Sorrento en profita pour rouler sur le côté et récupérer sa flûte, puis il la porta à ses lèvres et commença à jouer. L’Atlante fut perturbé quelques instants, mais sa musique reprit, et les deux mélodies jouèrent en même temps. Elles semblaient s’affronter en force et en beauté, se coordonnaient comme les instruments d’un même orchestre. En fait, chacune essayait de surpasser l’autre. Sorrento voulait atteindre le cerveau de son adversaire pour le détruire, tandis que l’Atlante tentait de franchir les défenses de son ennemi afin de l’écraser sous une rafale de coups. Mais aucun des deux ne parvenait à prendre le dessus.

  Les impacts provoqués par Cristofori contournèrent Sorrento, formant un cercle autour de lui. Lorsque le Général comprit le but de la manœuvre, il était trop tard : le sol s’écroula sous ses pieds, et il tomba dans le vide de la falaise, emporté parmi d’énormes rochers.

  « Non ! cria Julian en sortant du Manoir, le regard fixé vers l’endroit où son ami venait de disparaître.

  - Ainsi se termine l’œuvre de la Sirène. J’en suis presque déçu. »

  Ses ailes se replièrent dans son dos et il se tourna vers Julian Solo.

  « A présent à ton tour, dieu déchu.

  - J’ai tant de morts sur la conscience que je ne mérite pas ta clémence, même Sorrento est mort par ma faute ! Alors si tu veux me tuer, fais-le.

  - Je ne vais pas m’en priver ! Plumes Couperet ! »

  Ses ailes se déployèrent vers l’avant comme deux faux prêtes à trancher son ennemi, mais le coup fut interrompu à quelques centimètres de sa cible, en un choc si violent que l’Atlante recula de plusieurs mètres. En se relevant il découvrit ce qui avait stoppé son attaque : entre lui et Julian, planté dans le sol, se trouvait un trident doré. Les deux hommes étaient tout aussi surpris.

  « L’arme de Poséidon ? s’interrogea Cristofori. Comment est-ce possible ? Athéna a pourtant emprisonné le trident du dieu en même temps que son esprit durant leur dernière bataille. »

  Il s’en approcha et découvrit sur la face de l’arme un sceau marqué du nom de la déesse de la guerre.

  « Cette arme est bien sous l’emprise d’Athéna ! Cela voudrait-il dire que la déesse a elle-même permis à cet homme d’être sauvé ? »

  Son visage reprit une expression plus résolue.

  « Pff, de toute façon ce n’est pas une arme sans porteur qui va m’empêcher d’agir ! »

  Il fit un pas et tendit sa main vers le trident, mais son simple contact le repoussa contre un mur qui s’écroula sur lui. Il ressortit des décombres, furieux.

  « Puisqu’il en est ainsi, je vais tout détruire ! dit-il en poussant son cosmos à son paroxysme.

  - Tu ne détruiras rien du tout ! »

  Il se retourna et eut seulement le temps de voir Sorrento, le visage en sang, arriver du ciel et lui tomber dessus en portant un coup avec sa flûte. L’attaque lui arracha son casque.

  Il releva la tête, le regard marqué par la colère, puis soudain il se détendit et éclata de rire.

  « Tu as survécu ! En fait je suis plutôt content de le découvrir, j’espérais tant de notre duel que sa conclusion précipitée m’avait laissé sur ma faim. Alors reprenons là où nous en étions.

  - Ca n’a rien d’un jeu, Atlante. Je suis ici pour sauver ce en quoi je crois.

  - J’ai moi aussi mes croyances, et mon but n’en est pas moins… Mais, que… j’entends ta musique ! Comment est-ce possible ? »

  Il regarda Sorrento, celui-ci tenait sa flûte à la main, bien loin de ses lèvres.

  « C’est une technique qui m’a été inspirée lors d’un récent combat, répondit le Général. Mon adversaire avait déployé son cosmos sous forme de vent. J’ai alors eu l’idée de faire circuler mon propre cosmos à l’intérieur de ma flûte afin de jouer de la musique sans me servir de mon souffle. Bien sûr, le résultat est loin d’être égal à la méthode classique, mais ça m’a permis de prendre un avantage décisif, car ton corps est dors et déjà sous mon contrôle, et tu ne peux plus déployer toute l’étendue de ta puissance.

  - Tu penses que deux ou trois notes vont suffire à me vaincre ? Plumes Couperet ! »

  Les deux ailes frappèrent, mais Sorrento bloqua le coup simplement en interposant sa flûte.

  « Tu vois ? Tes forces sont insuffisantes pour m’inquiéter. A présent je vais te porter le coup de grâce !

  - Je ne t’en laisserai pas le temps ! Sonate Ailée !

  - Symphonie Sans Retour ! »

  Cristofori ne put jouer que quelques notes, il dut s’interrompre et se plaqua les mains sur les tempes en hurlant. Il tenta de retirer ses mains, mais la douleur était trop forte, il ne pouvait que subir la torture en serrant les dents.

  « Et inutile d’essayer de te crever les tympans, dit Sorrento entre deux séries de notes, ce serait sans effet.

  - Et me priver de cette musique ? C’est hors de question ! En revanche je refuse que la douleur m’empêche d’accomplir ma mission jusqu’au bout ! »

  Ses ailes se courbèrent et frappèrent son corps en plusieurs points. Sorrento regarda la scène, sans saisir pourquoi son ennemi s’automutilait. Mais lorsqu’il le vit se remettre en position pour reprendre sa musique sans être tordu par la souffrance, il comprit.

  « Tu as touché tes points vitaux afin de bloquer la douleur, mais ça ne te sauvera pas, et tu le sais. Tu espères m’emporter avec toi dans la mort ?

  - C’est le dernier acte, Général de la Sirène ! Sonate Ailée ! »

  La musique repartit de plus belle. Les impacts frappèrent dans toutes les directions, à tel point que l’Apocalypse semblait se déclencher autour de Sorrento. Mais celui-ci évitait les impacts avec calme. Il semblait flotter parmi les attaques. Julian se demandait comment il réussissait un tel tour de force. En regardant attentivement son visage, il constata à quel point il était concentré. Il était même en transe, et malgré le chaos régnant autour de lui, il continuait à jouer de la flûte, et sa musique parvenait à se faire entendre malgré la mélodie de piano et le bruit des impacts.

  La musique de l’Atlante se ralentit, tandis que son corps était pris de spasmes, puis il cracha du sang et ses membres s’immobilisèrent. Il poussa un cri étrange, sans doute celui de l’homme qui souffre sans ressentir la douleur, et tomba à genoux.

  « A présent, le coup de grâce ! Climax Sans Retour ! »

  Trois notes de flûte retentirent et l’Aube se fissura, mais Sorrento s’interrompit. Le corps de l’Atlante s’écroula.

  Julian s’approcha.

  « Pourquoi ne l’achèves-tu pas ? demanda-t-il à son ancien soldat.

  - Inutile, il est déjà vaincu, et je n’ai pas envie de détruire le corps d’un homme si valeureux. Le combat est terminé. »

  Sorrento se tourna vers le trident planté dans le sol.

  « Ainsi Athéna a autorisé cette arme divine à sauver son maître. J’imagine que nous avons une dette envers elle. »

  Puis il fixa le corps de son ennemi, qui était parcouru d’ultimes soubresauts. Julian regarda successivement les deux hommes, et percevant qu’il était de trop, il s’éloigna.

 

  Sorrento s’approcha de Cristofori. L’Atlante était à deux doigts de la mort, mais parvint cependant à prendre la parole.

  « Je dois t’avouer une chose, Général de la Sirène, ma mission de tuer ton dieu n’avait que peu d’importance à mes yeux. Si je suis venu ici, c’est avant tout pour me mesurer à toi, dont la réputation prétend que la musique resplendit même au milieu des combats. J’ai pu constater que ta renommée n’était pas usurpée.

  - Si tel était ton objectif, alors tu aurais dû te présenter à moi sans ton armure, en tant que simple musicien, et tous deux nous aurions pu comparer nos arts sans mettre nos vies en danger.

  - Non, tu sais bien qu’il n’y a que sur le champ de bataille que notre cœur s’enflamme suffisamment pour donner toute sa force à la musique. Seuls quelques êtres sur cette Terre peuvent le comprendre, mais tu en fais partie, n’est pas ?

  - En… en effet.

  - Cependant j’ai échoué. Ma maîtrise musicale n’était pas de taille face à la tienne.

  - Si ton but était d’assassiner Julian Solo, alors oui tu as échoué. En revanche, si tu voulais comparer ta musique à la mienne, dans ce cas c’est une réussite, car ton art m’a touché au plus profond de mon âme.

  - Es-tu sincère ? »

  Sorrento ne répondit pas, il l’aida à se relever et le fit s’assoir contre un muret.

  « Je t’en prie, dit le Général, s’il te reste encore un peu de force, joue-moi un morceau. Tes ailes sont quelque peu abîmées, mais je suis certain que tu trouveras un air à interpréter. »

  Le regard de l’Atlante s’embua, et sans plus attendre, il leva les bras. Ses mains retombèrent et ses doigts parcoururent les notes, créant une mélodie d’une simplicité enfantine, mais si douce, si agréable, que Sorrento oublia qu’il y a quelques instants, ce même instrument avait failli lui coûter la vie. Il se tourna vers l’océan, sur lequel les notes semblaient danser. Il resta longtemps ainsi à écouter cette musique. Soudain une fausse note retentit. Puis une deuxième. Et la musique s’arrêta.

  Au milieu de ce silence, Sorrento perçut le bruit d’un corps qui s’écroule.

 

 

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